The Brick Report
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Lisboa
À paraître

Lisboa

1980

1980

Photographies de François Loze.

La longue promenade qui m'emmena dans Lisbonne et sa banlieue quelques années après la Révolution des Œillets fut l'un de mes premiers sujets urbains en photographie.

Un peu d'argent et Antonio qui m'accueillit à Amadora. Une banlieue en construction, les premiers immeubles au milieu de nulle part, des rues en terre, un bar au pied de l'immeuble pour prendre un café, « le bica », le matin. Le train me déposait à Rossio. J'avais emmené un 6 × 6 par hasard. C'était au printemps, vers le mois de mai. J'avais décidé peu avant d'abandonner les cours d'une école d'art où je ne percevais que la médiocrité d'enseignants plus soucieux de modeler les élèves que d'épanouir leur créativité. J'avais besoin de quitter cette grisaille.

J'ai déambulé des journées entières, parcourant des kilomètres, dans tous les sens, sans but précis sauf celui de prendre de temps en temps des photographies. Le bica ne coûtait rien, on me servait sans même faire attention à mon étrangeté.

Comme un muet qui doit percevoir par d'autres signes que la parole le monde qui l'entoure, l'instinct me guidait pour trouver ce que je cherchais sans le connaître à l'avance, au gré du hasard.

Le Portugal s'était libéré de la dictature salazariste six ans auparavant et Lisbonne gardait encore sur ses murs les traces des slogans militants qui avaient scandé l'effervescence suivant cette révolution heureuse. Antonio, réfugié politique, poète et dilettante, en connaissait tous les détails et me les racontait le soir. Il avait sauté dans le premier avion le 25 avril, en milieu de journée, depuis Paris où il vivait, pour rejoindre Lisbonne avec tous ceux qui avaient refusé d'aller à la guerre dans les colonies qu'avait encore le Portugal.

En ce début des années 80, les luttes politiques avaient pris fin et le Portugal allait entrer dans l'Union européenne. La junte qui avait fomenté le soulèvement militaire et renversé le régime salazariste avait parmi ses priorités l'octroi immédiat de l'indépendance aux colonies portugaises. Il fut décidé, chose exceptionnelle qu'aucune autre puissance coloniale n'avait conçue, d'organiser un pont aérien pendant un an pour tous ceux qui souhaitaient s'établir en métropole. Lisbonne accueillit des centaines de milliers de personnes qui, durant des années, vécurent dans les faubourgs de la ville de manière précaire avant qu'une nouvelle banlieue en construction ne voie le jour.

La campagne entourait encore Lisbonne à quelques kilomètres. Des champs, des vestiges de fermes abandonnées, parsemés de champs d'oliviers, que l'avancée inéluctable et planifiée de la ville avait condamnés. Prix de cette liberté retrouvée.

À Alfama, dans le Bairro Alto ou au Chiado, rien n'avait encore vraiment changé. Les bars à vins ou les cafés, minuscules commerces de quartier où se rencontraient les anciens. C'était encore le Lisbonne que Fernando Pessoa aimait tant et n'avait jamais quitté. Les trams parcouraient la ville, montant d'un côté à l'autre de Rossio. La poésie de la ville populaire. Je m'y promenais autant par plaisir que par attention à y faire des photographies.

À la même époque, Alain Tanner tournait Dans la ville blanche. Histoire d'un homme qui s'arrête, d'une rencontre, film que seul Lisbonne pouvait recevoir. Paul sourit à Rosa et découvre l'horloge du bar. « Votre montre, là… marche à l'envers… Non, elle marche juste, c'est le monde qui marche à l'envers. »

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